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« Braille 1809-2009 »

L’écriture à 6 points et son avenir

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Synthèse du Colloque par Françoise Madray-Lesigne, France

Secrétaire Générale de l'Association Valentin Haüy

Présidente de l'Union Francophone des Aveugles

 

Chers amis des cinq continents,

 

L'extraordinaire richesse des interventions qui se sont déroulées durant ces trois journées et des débats auxquels elles ont donné lieu ne se prête guère à l'exercice de synthèse toujours périlleux qui clôt traditionnellement les colloques. Aussi les remarques qui suivent seront-elles forcément réductrices.

 

Le premier point sur lequel je voudrais insister est la qualité exceptionnelle des contributions que nous avons eu le plaisir d'écouter. Elles font de ce Colloque un magnifique hommage à Louis Braille et à sa géniale invention qui a transformé la vie de tant de millions d'hommes et de femmes aveugles ou malvoyants dans le monde. Nos stimulants débats portent témoignage d'un fait majeur : des quarante-six pays appartenant aux cinq continents représentés ici, sont venus, parfois de l'autre bout du monde, d'éminentes  personnalités non-voyantes, qui sont à la fois des chercheurs passionnés, des  dirigeants au niveau le plus élevé, des acteurs quotidiens du développement du braille, des hommes et des femmes de terrain et, de surcroît,  de remarquables orateurs. Permettez-moi de remercier particulièrement Euclid Erie, Kicki Nordström, William Rowland et Maryanne Diamond qui ont successivement assumé, pendant quatre ans, la Présidence de l'Union Mondiale des Aveugles et David Blunkett, plusieurs fois ministre au Royaume-Uni, qui honorent le Colloque de leur présence active.

 

Le second point remarquable renvoie certainement aux moments d'intense émotion qui ont émaillé ces trois jours : hommages touchants et pudiques de bien des intervenants à une écriture qui leur a permis de se construire et de communiquer, en élargissant sans cesse l'univers de leurs relations ; standing ovation de plusieurs minutes à Louis Braille au terme de l'évocation si personnelle et sensible d'Euclid Erie ; acclamations enthousiastes pour la lecture de la liste des quarante-six pays représentés dans la salle des congrès de l'UNESCO ; standing ovation encore à la fin du bouleversant témoignage de Lex Grandia, Président de l'Union Mondiale des Sourds-aveugles, en écho au vibrant appel qu'il adresse aux congressistes pour un développement toujours plus poussé du braille. Et combien d'autres moments encore ! Il est rare de lier ainsi travail de réflexion intense et expression, à travers les siècles, d'une telle fraternité chaleureuse !

 

Pour en venir au fond des débats, j'ai été fortement impressionnée par le souci de coopération et de consensus qui s'est exprimé à chaque étape de notre travail. Qu'il s'agisse de sujets aussi délicats que l'unification des divers codes braille, l'accès à la dimension esthétique et au plaisir artistique grâce à des livres ou à des dessins adaptés (v. Charlson et Bris-Corvest) ou les potentialités offertes aujourd'hui par les nouvelles technologies (v. Coudert).

 

Au niveau des diverses langues écrites du monde, la souplesse combinatoire des soixante-trois symboles de l'écriture braille a permis, dans la plupart des cas, de créer des codes alphabétiques performants. Lorsque, pour les langues asiatiques à structures syllabiques, par exemple, on avait besoin de plus de soixante-trois symboles, on a eu recours parfois à la combinaison de deux signes braille là où l'écriture "en noir" utilise un seul signe (v. Tanaka et Niyomphol). Comme l'attestent les communications en séance plénière du 6 janvier et la table ronde du même jour sur l'unification du braille, dans chaque aire linguistique (anglophone, arabophone, francophone, hispanophone, etc.), des comités d'experts composés de chercheurs et d'enseignants braillistes ont beaucoup travaillé, au cours des cent dernières années, pour réduire la diversité d'alphabets concurrents pour rendre compte d'une même langue. Renoncer à ses particularismes n'est jamais chose facile, mais l'arrivée de l'informatique a été décisive pour favoriser cette uniformisation relative, réalisée aujourd'hui pour la plupart des langues concernées. N'allons pas imaginer, cependant, qu'avec beaucoup de bonne volonté, il pourrait exister un jour un code braille international unifié qui permettrait à un Français, par exemple, de lire sans effort (ce qui ne signifie pas comprendre !) le japonais, le russe, l'arabe, le grec ou le chinois ! La diversité de la structure des langues s'oppose à ce rêve universaliste. La contribution de Joe Sullivan est éclairante sur ce point.

 

Il en va tout autrement pour les autres codes (informatique, mathématique, musique) dont le braille rend compte. Rien au plan théorique ne s'oppose à l'unification de ces codes, mais dans ces domaines malheureusement, mis à part pour le braille musical, presque tout reste à faire.

En informatique, l'usage du braille à huit points permet de créer sans difficulté les deux cent cinquante-six signes utilisés par les tables de caractères normalisées des divers systèmes (Windows, Linux, MAC,…). Mais encore faut-il s'entendre sur la configuration de ces signes, ce qui n'est pas le cas pour certains d’entre eux d’utilisation très fréquente, tels l'arobas, la barre oblique, le trait de soulignement,… À cet obstacle que les producteurs d'informatique adaptée s'emploient à surmonter, s'ajoute l'inaccessibilité de nombre de sites Internet pour des personnes non‑voyantes. Force est aussi de constater que l'évolution rapide des nouvelles technologies ne prend presque jamais en compte, au moment de la conception, les nécessités de l'adaptation des logiciels et autres produits dérivés aux personnes déficientes visuelles. Progrès merveilleux pour accéder à une information autonome, l'informatique pourrait devenir, si nous n'y prenons garde, entièrement tributaire du « tout-visuel ». Elle serait alors pour nous un redoutable moyen d'exclusion. Pour éviter ce réel danger, il est indispensable de prévoir, en amont, la compatibilité des programmes avec une adaptation à la synthèse vocale et aux plages braille. Les intervenants à la table ronde sur l'informatique ont été unanimes pour insister sur le fait que loin de se concurrencer, braille et synthèse vocale se complètent et assurent aux utilisateurs une maîtrise aussi aisée que possible de l'ordinateur. Ce faisant, ils ouvrent de nouvelles possibilités d'autonomie pour les personnes mal et non‑voyantes.

 

Dans le domaine mathématique, l'unification des chiffres et des symboles est à venir. (v. Cierco et Magna). À l'heure actuelle, chaque pays utilise une notation mathématique propre, malgré quelques tentatives effectuées durant ces cinquante dernières années. D'où le vœu qu'à l'occasion du bicentenaire de la naissance de Louis Braille, une collaboration entre spécialistes de tous les pays puisse conduire à la conception d'un code braille mathématique universel.

 

En matière de transcription musicale, les efforts ne convergent pas encore, pour le plus grand dommage des utilisateurs du monde entier. Le passage à la saisie informatisée des partitions devrait aider à l'élaboration d'un code commun facile à maîtriser. Cependant, face au logiciel de transcription automatique GOODFEEL de Dancing Dots (v. McCann), déjà opérationnel et diffusé assez largement, se développe le programme européen Contrapunctus (v. Quatraro et Jessel), fondé sur des critères différents de notation et d'analyse. Il est encore au stade de prototype. Surmonter des divergences de ce type sera une des tâches des années à venir.

 

Dans les pays industrialisés, le braille pénètre, trop lentement à notre gré, dans des secteurs de plus en plus nombreux de la vie quotidienne. Je n'entreprendrai pas de les énumérer. Toutes les communications consacrées à ce thème essentiel pour l'avenir le montrent et en proposent de multiples exemples. Je retiendrai cependant l'expérience japonaise (v. Sashida) où les personnes aveugles peuvent voter en braille, et dans certains cas, reçoivent en braille les professions de foi des candidats. Voilà un message fort et encourageant : il existe un pays où les personnes non‑voyantes sont effectivement traitées comme des citoyens à part entière, autonomes dans leurs choix et dans leurs décisions devant une urne de vote, comme tout un chacun! Le nombre de personnes qui recourent au braille pour voter au Japon est impressionnant.

 

Face à ces potentialités et à ces besoins, le nombre des personnes non et malvoyantes maîtrisant le braille reste beaucoup trop faible, surtout dans les pays émergents où la demande est criante. Sans être l'unique cause de ce phénomène, le manque d'enseignants qualifiés, c'est-à-dire ayant eux-mêmes une bonne pratique du braille, pèse lourdement. Un effort sensible dans ce domaine constitue l'une des clés de l'avenir de notre écriture.

 

Avec ou sans la maîtrise du braille, l'insertion professionnelle est aujourd'hui, partout dans le monde, le point noir pour les personnes déficientes visuelles. La crise économique mondiale actuelle renforce encore ce facteur très préoccupant. Comme nombre d'intervenants l'ont montré, en faisant appel à leur expérience personnelle et à leur connaissance du terrain, pour une embauche comme pour l'exercice d'un métier valorisant, le braille représente un atout si décisif qu'il est très dommageable de s'en priver. Reste à adapter l'usage que l'on en fait aux contraintes de son poste de travail.

 

 

Que serait un hommage à Louis Braille, si chaleureux soit-il, s'il n'était pas orienté vers l'avenir de son écriture et le développement des potentialités dont elle est porteuse. Nous avons pu constater, avec un immense plaisir, combien la recherche est active et productive  dans tous les secteurs où l'usage du braille a sa place. L'aspect le plus novateur et stimulant pour l'avenir vient de l'apport des neurosciences (v. Belarmino). On commence à pouvoir mesurer les effets de la sollicitation permanente du toucher et de la pratique de notre écriture sur la plasticité cérébrale et la construction de l'univers représentationnel des non-voyants. Quelle fantastique ouverture vers l'avenir ! Notre « vision tactile » du monde est en passe d'être reconnue et légitimée. Finie donc bientôt la dévalorisation de notre parole sur le monde, finies les accusations de psittacisme ou d'affabulation si souvent lues ou entendues !

 

Comment rendre compte enfin de l'immensité de l'espoir qui s'est exprimé durant ces trois jours et l'ampleur de la tâche qui est devant nous. Le dénuement des pays émergents en matériel et en formateurs nous interpelle tous. Réduire au plus vite cette fracture est un défi que nous nous devons de relever pour que l'écriture braille déchire partout le voile d'ignorance trop longtemps lié à la cécité. Les résolutions adoptées par le Colloque portent la marque de nos espoirs, de notre engagement et de nos ambitions. Adoptées à l'unanimité, elles ont été préparées par Kicki Nordström, William Rowland et Pedro Zurita. Leur mise en œuvre nécessitera de mettre en synergie nos efforts. Souhaitons que celui dont nous fêtons le bicentenaire nous insuffle son courage et sa force d'âme pour mener à bien les chantiers qui s'ouvrent devant nous.

 

Je voudrais, pour conclure, exprimer les très nombreux remerciements que moi‑même, au nom de l'Association Valentin Haüy, et Françoise Sabotier-Grenon, au nom de l'Institut National des Jeunes Aveugles, tenons à exprimer à toutes les personnes  qui ont travaillé depuis un an et demi et tout particulièrement dans ces derniers mois pour essayer de faire de ce Colloque le succès que nous venons de vivre. Je voudrais d'abord remercier nos partenaires:

- l'UNESCO qui nous a offert ses prestigieux et confortables locaux. La valeur symbolique de ce cadeau n'échappe certainement à personne. La Commission nationale française pour l'UNESCO nous a apporté un inestimable appui ainsi que le personnel de l'UNESCO avec une mention spéciale pour les interprètes qui ont travaillé dans des conditions un peu difficiles, sans disposer parfois du texte des interventions. Leur professionnalisme leur a valu une longue ovation ;

- le CINAL (Comité International pour la commémoration du bicentenaire de la Naissance de Louis Braille), le Ministère de la Culture et les Monuments Nationaux, les Éditions du Patrimoine, la Once, le Conseil Régional d'Île-de-France, la Mairie de Paris et la Caisse d'Épargne pour leur contribution financière.

 

Nous remercions profondément toutes les personnes salariées et bénévoles de l'AVH et de l'INJA, des Auxiliaires des Aveugles, des pèlerins de Compostelle 2000, qui ont mis tout leur cœur à nous faciliter organisation et déplacements. Christiane Delattre et Christian Volle ont été les infatigables chefs d'orchestre de cette organisation et vos applaudissements chaleureux disent mieux que des mots combien vous avez apprécié leur gentillesse et leur efficacité. Michel Le Guern était notre responsable photos, Béatrice de Rostolan et Albert Alexis Galland ont assuré la couverture médiatique de l'événement qui a été largement relayé par les médias français. Enfin, notre reconnaissance émue va à tous les participants qui ont donné à notre Colloque la dimension d'une fête fraternelle et heureuse. Tous nos vœux de bonheur et de succès les accompagnent en ce début d'année mémorable.    

   

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