Le braille dans la formation et l'emploi


Intervention présentée à Paris le 05 janvier 2009 à l'occasion de l'ouverture du colloque international de commémoration « Braille 1809-2009 » l'écriture à 6 points et son avenir au Siège de l'UNESCO par Philippe CHAZAL, Président du Comité National pour la Promotion Sociale des Aveugles et Amblyopes (CNPSAA) et Directeur du Centre de Formation et de Rééducation Professionnelle (CFRP).

Chanter encore et toujours les louanges du braille en cette année où l'on commémore le bicentenaire de la naissance de son génial inventeur serait bien à propos mais n'aurait rien d'original : partout, à travers le monde, des numéros spéciaux de nos revues, des cérémonies, des conférences y sont consacrés. Les aveugles des cinq continents remercient celui grâce à qui ils ont pu acquérir une autonomie certaine dans leur vie quotidienne, sociale, culturelle et professionnelle. D'éminents spécialistes évoquent l'histoire du braille ou son avenir, les problèmes que pose son utilisation. Le nom même que portait Louis est passé dans le langage commun de tous les pays du monde, et ce n'est que justice.

C'est donc aujourd'hui très humblement que je viens présenter mon expérience et aborder un sujet qui me préoccupe au quotidien en mes qualités de Directeur du Centre de Formation Professionnelle de l'association Valentin HAÜY : la place du braille dans la formation et l'emploi des déficients visuels. J'ai bien dit préoccupe car :

  • Si l'apprentissage du braille pour les aveugles de naissance est aussi aisé que celui de l'écriture ou de la lecture pour les « voyants », il n'en va pas de même pour les personnes qui perdent la vue à l'âge adulte et qui constituent la plus grande partie de nos stagiaires.

    Ceux et celles qui ne peuvent faire autrement, puisqu'ils ont totalement perdu l'usage de la vue par suite d'une maladie ou d'un accident, comprennent assez rapidement qu'ils doivent en passer par le braille pour reprendre une vie normale. Pas à pas, jour après jour, ils découvrent les notations des lettres et des chiffres, des ponctuations et des symboles arithmétiques ou mathématiques ; après quelques semaines, ils commencent l'apprentissage de l'abrégé qui, en braille français est relativement difficile : un soixantaine de contractions, quelques huit cents symboles.

    Lire avec ses doigts est infiniment plus lent qu'avec ses yeux, même si la sensibilité tactile n'a pas été émoussée par l'exercice préalable d'une profession manuelle ou atteinte par suite d'une maladie dont la plus invalidante et la plus répandue est le diabète. Après une année d'efforts quotidiens, rares sont les personnes qui dépassent la vitesse de lecture de 30 mots à la minute alors que la vitesse d'un voyant atteint fréquemment les 150. Si l'appréhension du texte est trop lente, l'élève a l'impression d'ânonner, il s'ennuie, préfère utiliser le support audio pour prendre connaissance de la presse ou de la littérature. S'il veut lire trop vite, il risque, pour bien se concentrer sur ce qu'il a sous les doigts, de ne pas suivre le sens du texte.

    Nos enseignants doivent éviter ces deux écueils, veiller à l'acquisition de la vitesse tout en contrôlant en permanence la bonne compréhension du texte. Le papier utilisé sera de bonne qualité afin que le relief demeure satisfaisant, les sujets proposés aux stagiaires pourront être tirés de l'actualité ou choisis par eux en fonction de leurs pôles d'intérêts, ils seront de préférence courts, même s'il peut s'agir de chapitres d'un même ouvrage.

    Pour stimuler l'envie de lire et favoriser très tôt la découverte de l'outil informatique, des plages de braille éphémère sont mises à la disposition des stagiaires, de même que des ouvrages de littérature sur supports numériques, des accès à Internet. Grâce à cela, les résultats progressent, l'envie de lire demeure. En tout état de cause, plus on utilise le braille et mieux on le pratique, mais il faut toujours beaucoup d'obstination pour atteindre une vitesse convenable, et ce d'autant plus que l'apprentissage débute à un âge avancé.
  • Les amblyopes qui conservent encore des possibilités visuelles même très minimes, hésitent, et parfois même sont très réticents à laisser le stylo pour le poinçon, craignant que le braille ne les prive de la possibilité d'utiliser encore leur résidu visuel.

    Dans l'opinion publique, braille est trop souvent synonyme d'aveugle, de noir absolu, d'incapacité à mener une vie normale. Dans ces conditions, rien d'anormale à ce que l'on retarde le plus longtemps possible le moment de franchir le pas, celui où l'on devra cesser d'utiliser sa vue. Jusqu'à une époque récente, on affirmait à tort qu'il ne fallait pas se servir d'une vue déficiente, de peur de la fatiguer et de la perdre. Aujourd'hui, au contraire, toute possibilité visuelle minime doit être exploitée au maximum, le travail de l'orthoptiste est devenu fondamental pour conseiller des aides optiques, apprendre à bien gérer son environnement visuel (taille des caractères, contrastes, luminosité), à combiner sa vue avec les autres sens auparavant sous employés.

    Je voudrais seulement insister ici sur l'énorme différence qui existe entre utiliser sa vue dans sa vie quotidienne, ce qui doit toujours être favorisé, et s'en servir en permanence dans sa vie professionnelle, ce qui peut présenter des risques importants : notamment de fatigabilité.

    Le psychologue devra souvent joindre ses efforts à ceux de l'orthoptiste, les enseignants « voyants » devront faire l'effort d'apprendre le braille, les « aveugles » pouvoir corriger des copies rendues en « noir ». Si les cours sont proposés sur différents supports tels que braille, noir agrandi, cassettes, chacun sera incité à progresser à son rythme vers l'autonomie, car c'est bien là le but à atteindre. Là encore, n'oublions pas que la pratique est essentielle, pour ne pas céder trop vite à la facilité immédiate.
  • Le développement des cassettes audio voici quelques dizaines d'années, celui des synthèses vocales plus récemment, ont permis à ses détracteurs de prévoir la disparition du braille : bien au contraire l'audio et le tactile deviennent de plus en plus complémentaires et n'offrent pas les mêmes possibilités à leurs utilisateurs.

    De même que la radio ou la télévision n'ont pas fait disparaître la presse écrite ou la littérature, il serait heureusement irréaliste d'affirmer que la cassette ou la synthèse vocale prendront la place du braille. Comment étudier une langue étrangère sans en appréhender l'orthographe, rédiger un texte sans en établir la ponctuation, réfléchir sur un problème d'arithmétique, mathématique, de physique ou de chimie, sans en poser le raisonnement ?

    Jusqu'à un temps très récent, bon brailliste moi-même, j'écoutais bien sûr la radio ou la télévision, mais n'utilisais que fort peu des cassettes, même pour lire des romans. Cela m'endormait, j'avais bien du mal à fixer mon attention, surtout en fin de journée ou après un bon repas. Aujourd'hui, passant de DOS à WINDOWS, j'ai été contraint d'utiliser le logiciel JAWS qui, comme vous le savez tous, combine le braille et la synthèse vocale. L'adaptation a été un peu lente, mais je n'avais pas le choix. A présent, pour prendre connaissance de textes un peu longs, je fais appel à la voix de mon ordinateur avec laquelle je suis parfaitement familiarisé. La machine lit beaucoup plus vite qu'une secrétaire, sans s'essouffler, elle s'arrête, revient en arrière, passe à la page suivante, est disponible en permanence, le soir, durant les wee-ends... Certes, la voix reste un peu monocorde, impersonnelle, mais ne comparons pas l'incomparable : l'homme, comme la femme, resteront irremplaçables !

    En un mot, braille et vocal sont parfaitement complémentaires, pour être performants ce n'est plus seulement l'un de ses deux moyens que nos stagiaires doivent utiliser au quotidien, mais bien une judicieuse combinaison des deux. Brancher un magnétophone pour faire enregistrer un cours par un collègue en cas d'absence est fort judicieux, pouvoir prendre des notes manuscrites en temps réel reste bien plus efficace que de devoir le réécouter entièrement pour le faire ultérieurement. Pas plus qu'il ne faut opposer braille et « noir » pour les malvoyants, braille et « sonore » ne sont pas ennemis mais complémentaires.
  • L'informatique, qui entre de plus en plus dans notre vie quotidienne, ouvre aux non-voyants des horizons presque infinis sur le monde et pourtant, le braille ne permet pas de résoudre tous les problèmes qui se posent à nous : de nombreux sites ou logiciels demeurent inaccessibles en ce format, les afficheurs braille restent infiniment plus onéreux que les synthèses vocales.

    J'ai coutume de dire qu'Internet a constitué pour nous, non-voyants, une révolution presque aussi importante que fut celle de l'invention du braille. Si nous en avons le goût, les possibilités, le loisir, nous pouvons visiter des bibliothèques virtuelles, rechercher de la documentation jusque là inaccessible, correspondre en temps réel avec un ami à l'autre bout du monde. Et pourtant, rien n'est parfait : les graphismes sont de plus en plus utilisés, non seulement comme moyens pour améliorer une présentation, mais comme outils pour simplifier les tâches : plus de chemin à retenir, de commandes à apprendre, un simple « clic » suffit ! Tout cela nous reste hélas, bien étranger.

    Beaucoup de professions ne nous sont pas accessibles en raison de l'incompatibilité des logiciels utilisés avec notre handicap visuel ; les portes de nombreuses entreprises nous demeurent fermées parce que nous ne pouvons rentrer sur leur « Intranet » ; malgré les efforts que font les pouvoirs publics de nombreux Etats européens, le coût du matériel adapté est lourd à supporter pour la collectivité.

    Pour toutes ces raisons, beaucoup d'efforts restent à faire, beaucoup d'argent et d'énergie à dépenser, si nous souhaitons conserver au braille la place qui est la sienne, tant durant la formation des aveugles et malvoyants, mais aussi tout au long de notre vie professionnelle.

    N'oublions pas que, sauf pour des sujets exceptionnels, nous avons tous besoin d'écrire et de lire pour apprendre, que notre mémoire, même bien entraînée reste limitée, que l'autonomie de prise de notes est l'un des facteurs essentiels d'intégration à tous les niveaux : vie quotidienne, sociale, professionnelle, loisirs.
  • La grande diversité des matériels sur le marché, et parfois même les incompatibilités entre ces différents outils, ont conduit nos formateurs à mettre en place de nouveaux enseignements tels la typhlotechnologie afin de limiter la gêne rencontrée par nos stagiaires lorsqu'ils passent de l'un à l'autre.

    Au cours des dix ou quinze dernières années, le contenu et les méthodes des formations proposées à l'ensemble du public, ont très sensiblement évolué. Des cours de « communication », la pratique d'au moins une langue étrangère, des enseignements individualisés, l'utilisation de la « médiation », sont monnaies courantes. Il a fallu adapter tous ces changements aux déficients visuels, et ce ne fut pas chose facile. Les matériels de lecture, écriture, prise rapide de notes, sont nombreux sur le marché et n'offrent pas tous les mêmes possibilités. Selon les aptitudes de chacun, les caractéristiques de telle ou telle entreprise, l'information donnée au future acheteur, un matériel sera retenu plutôt qu'un autre, sans qu'aucun, et c'est heureux, ne supplante tous les autres.

    Un nouvel enseignement a donc dû être mis en place voici quelques années : la typhlotechnologie. Son but est d'apprendre à nos stagiaires à utiliser un grand nombre d'aides techniques, de logiciels d'adaptation, qu'ils retrouveront au sein des différentes entreprises susceptibles de les embaucher. C'est là un cours de deux à trois heures par semaine, qui s'échelonne sur une ou deux années selon la formation et les aptitudes individuelles de l'apprenant.
  • A l'école, durant la formation professionnelle, dans l'entreprise, le braille reste un langage spécifique qui, si nous n'y prenons garde, peut être un facteur d'isolement.

    Il impose des méthodes d'enseignement ou de travail spécifiques, mais est-ce lui ou tout simplement le handicap visuel qui interdit l'utilisation de la souris et des graphiques, la lecture en diagonale, qui empêche de souligner des parties de textes ou de prendre des notes en marge ? ne nous trompons pas d'accusé. Quoi qu'il en soit, ce handicap qui nous est propre, ce braille qui nous aide tant, justifieront encore pendant longtemps, et sans doute toujours, l'existence d'établissements scolaires ou de centres de formation professionnelle spécialisés qui, loin d'être facteurs d'exclusion, sont, selon moi, les seuls à préparer notre parfaite intégration.

    Mais pour être pleinement acceptés, nous devons être connus, reconnus, parfois même pouvoir faire oublier nos différences. A l'école, à l'université, dans notre vie professionnelle, apprenons à nos collègues à banaliser notre handicap. De même que le chien guide qui nous accompagne parfois peut inciter certains à nous dire quelques mots, le braille peut devenir un excellent moyen de rompre la glace : expliquons-le aux jeunes enfants dans les écoles ordinaires, aux responsables d'entreprises, à tous ceux qui le découvrent au hasard d'un produit pharmaceutique ou d'une indication sur une plaque d'ascenseur. N'ayons pas honte de lire un livre avec nos doigts, de sortir une tablette de notre sacoche, de demander de l'aide pour reconnaître un produit dont l'emballage n'a pas été pensé pour nous.

    Parallèlement, ne demandons pas n'importe quoi, et souvenons-nous que le général ne peut toujours s'adapter au particulier, qu'il faut savoir tendre la main, donner pour recevoir. Sachons mettre en avant les aspects positifs que peut présenter l'utilisation du braille : confidentialité, lecture dans le noir ou sous la table, prise rapide grâce à l'abrégé appris très jeune dans nos écoles.

    Rares sont les aveugles qui ont réussi leur intégration professionnelle sans avoir recours au braille, encore plus rares sont ceux qui le connaissent et ont cessé de l'utiliser. Plus tôt on l'apprend et plus il nous est indispensable, plus on le pratique et plus on l'aime, j'affirme que pour longtemps encore et sans doute pour toujours il nous restera indispensable.