Rôle du braille dans ma vie


En l'an 2000, l'Union Mondiale des Aveugles organisait, en collaboration avec l'Institut National Canadien pour les Aveugles, un concours de rédaction sur le thème Ce que le braille signifie pour moi". Dix lauréats furent récompensés : trois Américaines, une Canadienne, un Colombien, une Suédoise, un Chinois, un Indien, un Cubain et une Anglaise (pas de Français ... !).Parmi ces dix témoignages, tous très émouvants (imprimés en braille par l'Institut Nazareth et Louis Braille, à Montréal), nous avons choisi de publier (avec l'aimable autorisation de l'UMA et l'INCA) celui de Diqian Zhao, originaire de Huaian, Jiangsu, en Chine.



Le braille : Une aube qui se lève sur mon obscurité

La lettre me fait frissonner de plaisir : je viens d'être admis à l'École secondaire de Huaian, parmi les meilleurs de toute notre province. La nouvelle seule semble avoir déployé ses ailes sur notre petite ville de Bangzha. Plusieurs amis et connaissances me visitent et m'offrent leurs vives félicitations : "Quel exploit de pouvoir fréquenter l'école la plus réputée de Huaian !"


On me dit que je serai certainement accepté dans une université de première classe. Mes chances pour une belle carrière et un prestige social indéniable sont sur la bonne voie. Je suis au comble du bonheur !


Depuis l'époque où Confucius nous a fait comprendre l'importance de l'étude en nous donnant l'exemple de son propre cheminement scolaire, l'excellence dans la réussite académique a toujours été primordiale chez les jeunes Chinois. Notre culture, la première ayant créé un examen pour la fonction publique, s'est toujours assurée de compiler les résultats anonymement et ce, depuis l'Antiquité. Seul le mérite scolaire compte : le Gouvernement ne choisit que les meilleurs étudiants. Nos contes folkloriques, de même que nos opéras, racontent de nombreuses histoires où, grâce à des études sérieuses et à un sens moral marqué, un pauvre étudiant d'origine modeste fait fortune et acquiert la renommée pour lui et les siens, l'honneur et la gloire pour son village. Voulue ou non, cette tradition fait partie de l'héritage culturel de Bangzha.


Il était impensable que j'aurais à affronter des difficultés. Un jour, j'ai eu à passer l'examen obligatoire de la vue, requis pour être admis à l'école secondaire. Malgré le port de lentilles très fortes, ma vue demeure très basse ; je ne pouvais déceler les couleurs ou chiffres sur la carte sans que le médecin ne me les indique ! Les résultats sont décevants : ma faible vision m'empêche de fréquenter un établissement scolaire public.


Par la suite nous communiquons avec plusieurs départements dans l'espoir d'obtenir une décision me permettant de poursuivre mes études. Mais les réponses sont toujours les mêmes : "Nous ne pouvons pas vous aider !"


Mes rêves les plus chers s'effondrent : l'école secondaire, une université de prestige, une carrière intéressante. Ironie du sort, je n'avais que seize ans, âge où l'on croit que tout est possible.


Cherchant à éviter le désespoir, mes parents m'appuient dans mes démarches, la première étant de trouver un spécialiste qui serait en mesure de traiter efficacement ma condition. Entre-temps, je poursuis en solitaire mes études malgré ma vue qui ne fait que s'affaiblir. Après deux ans, je commence mes cours d'université ; ma vue est tellement faible que la lecture m'est devenue impossible. Je suis bien obligé d'accepter le diagnostic unanime des médecins : une rétinite pigmentaire, maladie intraitable. La mort dans l'âme, j'abandone mes livres aimés et perds tout espoir de connaître un avenir meilleur.




Que me reste-t-il dans la vie ?

L'aube se lève sur mon existence le jour qu'un fonctionnaire me suggère d'apprendre le braille. Certes, il est difficile d'abandonner tout espoir d'une guérison et de vivre avec une cécité permanente; Malgré tout je commence l'étude du braille chinois adapté à notre système Pinyin sous la supervision d'un tuteur.


Même si le braille représente pour moi une inconnue, je le maîtrise assez bien. Après tout j'avais appris le chinois à l'école. Trois mois d'étude s'écoulent, et je lis couramment des livres retranscrits en braille chinois. De l'école pour les enfants aveugles de Shanghaï, j'emprunte des livres de mathématiques, de physique et de chimie pour en étudier les symboles particuliers.


C'est ainsi que le braille me permet d'accueillir de nouveau mes livres tant aimés. Moins nombreux qu'auparavant, ils sont plus volumineux et comportent plusieurs tomes. Quel plaisir de retrouver ses amis !


Tout se déroule comme le fonctionnaire me l'avait prédit : je poursuis mes études et m'oriente vers une carrière. En 1988, suite à un premier examen en braille, je suis admis à l'école de massage thérapeutique pour les aveugles dans la ville de Luoyang.


Fréquenter une salle de classe était, il y a à peine quelques années, un vain espoir. Et pourtant ...


Mon cours compte plus de vingt étudiants, dont la majorité font usage du braille ; les autres lisent des textes imprimés. Tous doivent maîtriser le même contenu académique. Les pupitres sont plus larges afin d'accommoder nos livres de braille plus volumineux. Les deux groupes connaissent le même taux de réussite malgré la lenteur plus évidente chez ceux qui utilisent le braille.


Parfois, la connaissance du braille offre certains avantages. À titre d'exemple je propose l'anecdote suivante : Un soir, après le souper, tout le monde se précipite dans une classe pour se préparer aux examens prévus pour le surlendemain. Or voilà que vers 8 h du soir, alors que nous sommes en pleine révision, les lumières s'éteignent, nous plongeant dans l'obscurité la plus totale.


Plusieurs voix fusent en même temps : "C'est une panne d'électricité !" suivi de plusieurs "Qu'allons-nous faire ?" L'inquiétude gagne tous les étudiants. Il n'y a rien de plus important que les examens.


C'est alors que je soumets à tous l'idée suivante : ceux qui lisent le braille réviseront la matière et partageront tous les renseignements requis. C'est la seule façon de réviser dans la noirceur.




L'idée fait l'unanimité.

Nous abordons d'abord l'anatomie. Notre zèle nous fait oublier l'obscurité et le temps qui passe. Une fois la révision de l'anatomie terminée, plusieurs d'entre nous découvrent une nouvelle admiration pour le braille. Seul le braille apporte la lumière de la connaissance dans les ténèbres d'une panne d'électricité.


Les étudiants aident leurs confrères dans leurs études et plus tard dans leur vie. C'est une des grandes traditions de notre peuple. Après trois années d'études et de formation en massage thérapeutique lecteurs de braille et lecteurs de textes imprimés réussissent leurs examens et obtiennent leur certificat.


Avant de maîtriser le braille, je n'ai jamais cru devenir un spécialiste en massage thérapeutique tout comme mon cher ami et collègue Dr. Chen, compagnon fidèle au cours de mes jeunes années passées à l'école secondaire. Suite à l'obtention de mon diplôme à l'école Luoyang, j'ouvre une petite clinique de massage en 1993 près de la ville de Huaian. Là aussi, le braille devient un atout essentiel dans la gestion des dossiers de mes patients.


Le braille m'ouvre d'autres voies, dont la possibilité de poursuivre mes études en anglais, l'Espéranto de notre époque. Tout en fréquentant l'école de massage, j'apprends que l'École américaine Hadley pour les aveugles vient d'ouvrir une succursale à Fuzhou. Je m'y enrôle en 1992. Jusqu'à cette date j'ai complété neuf cours d'anglais durant mes temps libres. J'ai beaucoup appris lors de mon séjour à l'École Hadley, ce qui ne manque pas d'impressionner beaucoup de mes amis, dont le Dr. Chen.


Un dimanche matin, le Dr. Chen me rend visite. Nous nous sommes vus seulement quelque fois suite à nos études secondaires. En tant que vieux camarades de classe et collègues oeuvrant dans la même discipline, nous cherchons à rattraper le temps perdu. Je lui montre ma grande bibliothèque.


"Que de livres !" s'exclame-t-il. Certains traitent de médecine, d'autres de science. Mais ce sont mes dictionnaires chinois-anglais qui captent son attention. Il me demande si j'étudie encore l'anglais. Je lui parle des cours que j'ai suivis à l'École Hadley. Il manifeste un plaisir évident à m'entendre parler avec tant d'enthousiasme. Tout à coup, il sort de son sac un livre en anglais et me demande de l'aider à traduire certains passages en chinois.


Je sors mon nécessaire de braille pour transcrire les mots épelés en anglais par le Dr. Chen. La plupart me sont familiers, d'autres requièrent la consultation de mon dictionnaire.


Une fois le travail terminé le Dr. Chen se déclare surpris par ma bonne connaissance de la langue anglaise malgré mon manque d'études collégiales. Il finit par avouer que le braille est un outil des plus remarquables. Apercevant une lettre en anglais sur mon bureau, il me demande si j'ai un correspondant à l'étranger. Je lui réponds que cette lettre provient en effet des États-Unis. "L'Amérique, le pays à l'autre bout de l'océan", murmure-t-il d'un air songeur. Il me quitte avec ces paroles : "Grâce au braille, toutes les portes du monde te sont ouvertes."