Le braille en Slovénie


Par Evgen BAVCAR (ingénieur, philosophe, photographe aveugle)



La Slovénie existe depuis 1991 en tant qu'État indépendant, avec comme capitale Ljubljana. Pendant des siècles les Slovènes ont fait partie de la Monarchie Austro-Hongroise jusqu'en 1918, date à laquelle la Yougoslavie a été fondée comme unité étatique, avec les Nations serbe, Croate et Slovène. La Slovénie n'était donc qu'une des régions de la Yougoslavie. Après la deuxième guerre mondiale, la Slovénie est devenue une des six Républiques de la Yougoslavie de Tito.



L'éducation des aveugles a commencé en Slovénie par l'influence de l'Institut des jeunes aveugles de Vienne et en partie par celle de l'Institut de Trieste, à titre individuel. Le premier institut des jeunes aveugles en Slovénie fut fondé en 1920 à Kocevje, ville provinciale de la Slovénie. Après la deuxième guerre mondiale, cette institution s'installa à Ljubljana. L'éducation des aveugles débute de façon très moderne en utilisant la tablette braille "Hebelt", appelée en France la "tablette viennoise" sur laquelle il était possible aussi d'écrire au crayon en caractères normaux. Je me rappelle également un instrument pour écrire en caractères ordinaires, qui s'appelait le système Klein, où on utilisait les lettres en noir comme en imprimerie avec les aiguilles qui créaient les points en relief sur le papier.



Les premiers livres en braille et en langue slovène furent imprimés en 1920 grâce à un groupe de femmes bénévoles qui travaillaient comme copistes. Après la seconde Guerre Mondiale, apparaissent les machines à écrire "Blista" et "Perkins", grâce aux dons des Slovènes d'Amérique, ainsi que les machines est-allemandes de Leipzig. La langue slovène est une des langues slaves qui a conservé des formes archaïques, elle comporte le "duel", forme grammaticale disparue dans d'autres langues. Pour la culture générale, j'ajoute que les premiers textes écrits en une quelconque langue slave furent notés en slovène au IXème siècle.



Louis Braille jouit, depuis l'alphabétisation des aveugles de la Slovénie, d'un grand prestige. Un des professeurs de l'institut de Ljubljana, Ciril Musar, lui a même dédicacé un sonnet, sous une forme moderne, que je joins à la fin de ce texte. En Yougoslavie de Tito, l'Union des Aveugles de la Slovénie faisait partie de l'Union des Aveugles de la Yougoslavie dont un membre d'honneur fut aussi le Vieux Maréchal.



L'écriture braille apportait en Slovénie de nouvelles possibilités d'éducation, mais a dû s'attaquer aussi à des problèmes presque insurmontables.



Plusieurs aveugles sont en Slovénie victimes des guerres, soit blessés par le matériel de guerre, soit en tant que soldats appartenant à différentes armées européennes. L'alphabétisation représentait un grand problème pour tous ceux qui non seulement étaient aveugles, mais en plus n'avaient pas de bras. Lorsque je fréquentais l'école élémentaire à l'institut des jeunes aveugles de Ljubljana, il y avait dans ma classe un élève, Zvonko Pirc qui, faute de bras, devait lire le braille avec la lèvre inférieure. Bien entendu, il serait plus pratique de concevoir la lecture avec le bout du nez, mais à cet endroit l'épiderme n'est pas aussi sensible que sur la bouche. Il a fallu beaucoup d'exercice et de volonté pour qu'il apprenne à sa bouche à distinguer les lettres braille et aussi la sténographie en slovène. Si on essaie de distinguer les lettres avec les lèvres, on se rend rapidement compte de la difficulté de perception labiale. Lorsque j'ai fait une photo de lui en lisant penché sur le livre, j'ai dit à sa femme : "Toi, tu as la chance de recevoir des baisers les plus alphabétisés, donc les plus cultivés de ce monde".



Cet élève n'était pas le seul à pratiquer ainsi l'écriture braille. Je me rappelle également un autre Slovène aveugle et sans bras, Justi Skrabec, aujourd'hui décédé, qui, grâce à sa lèvre inférieure, pratiquait le braille à l'aide d'un magnétophone et d'une machine braille adaptés. Il a réussi à terminer ses études de Droit pour devenir avocat et conseiller juridique. Ces individus exceptionnels ont fait naître en moi beaucoup d'admiration sur les capacités du corps et surtout de l'esprit humain. Zvonko Pirc est aujourd'hui déjà grand-père et il m'a raconté comment, à l'aide de ses deux bouts de bras et la bouche, il peut lacer et délacer les chaussures de sa petite fille dont il assure parfois la garde. À titre de curiosité, j'ajoute qu'il écrit à la tablette braille grâce à un poinçon spécial fixé sur son bras coupé ou sur une machine braille Blista adaptée pour les aveugles qui ont un seul bras ou seulement deux moignons. Cette machine avance par moitié de cellule de six points. Ainsi, on note par exemple la lettre N en appuyant d'abord sur 1 et 3 à gauche, puis sur 1 et 2 à gauche. La même opération est possible sur les trois touches de droite. Zvonko Pirc apprenait comme tout le monde aussi à faire la cuisine, à soigner un bébé, et la polytechnique, c'est-à-dire les éléments de base pour des petits dépannages à la maison, ainsi que la production de quelques objets soit en métal, soit en bois. Je me souviens de l'habileté avec laquelle il avait fabriqué tout seul, sur les instructions de notre enseignant, un couteau en bois pour ouvrir les lettres avec ses deux moignons, et aussi un très beau cendrier en cuivre selon la méthode de martelage du métal à froid. Il a travaillé comme standardiste et a fondé une famille. Pour son travail il utilisait aussi parfois une prothèse qui lui permettait de faire des travaux plus compliqués et de saisir des objets délicats.



Les deux maîtres de l'écriture braille évoqués représentent pour moi la sagesse du corps comme "totalité ouverte", selon les termes de Merleau-Ponty, et l'esprit avec des infinies possibilités de solutions.



Je pense que lorsqu'on appartient à une petite Nation de deux millions d'habitants, toujours menacée, on apprécie encore plus fortement la générosité du grand Louis Braille. Il m'est d'ailleurs pénible d'observer que le braille n'est pas assez présent dans la conscience des Français en général et des aveugles français en particulier, alors que la France devrait plus que n'importe quel autre pays rendre l'hommage qu'il mérite à l'humaniste génial grâce auquel les aveugles ont pu accéder à la connaissance.



Le visage de Louis Braille modestement communiqué par six points (ou huit points pour l'informatique) à tous les aveugles représente le génie universel sans comparaison. Le braille existe dans toutes les langues de la terre et lorsqu'on est locuteur d'une petite langue comme le Slovène, on sait apprécier encore davantage le génie de son invention. Son portrait saillant accompagne les regards approchés des millions d'aveugles qui, grâce à son génie, ont pu devenir alphabètes, et ce, grâce à l'écriture la plus universelle qui existe. Pour cette raison, il demeure un des messagers de l'esprit et de la culture française dans tous les grands et petits pays de la planète. Pour moi, l'écriture braille demeure une des plus nobles écritures parce qu'elle est conçue pour les ténèbres, et c'est pour cela qu'elle apporte autant de lumière à l'humanité. Les aveugles, autrefois tout en étant analphabètes, contribuaient, comme les rhapsodes grecs, comme Homère, à la culture universelle et seraient heureux si l'Europe moderne se rendait compte de ses fondements littéraires. L'appropriation de l'écriture par Louis Braille signifie aussi la possibilité de donner aux aveugles de plus en plus de paroles propres afin qu'ils parlent et qu'ils écrivent au nom de leur identité propre.



Peut-être que Dieu lui-même a connu une forme d'écriture d'aveugle lorsque, à l'époque de sa cécité transcendentale, il a eu l'expérience d'un aveugle et ainsi le désir de créer la lumière. L'invention de Louis Braille porte en elle quelque chose de sacré puisqu'elle communique le mystère de la lettre et de l'alphabet à tous ceux qui, pendant des siècles, demeuraient souvent dans l'anonymat de la parole narrative.



Evgen Bavcar



À Louis Braille
Tu as voulu pour nous allumer une lumière claire ;
Tu as voulu donner à voir aux yeux insensibles une nouvelle beauté ;
Et tu as aussi voulu nous donner à lire aux trésors des livres ;
Ton coeur n'a pas voulu capituler.
Tu as pensé avec persévérance
Comment les mains tâtonnantes pourraient connaître
La valeur des mots de la prose et de la poésie ;
Ta volonté a été inflexible ; ce n'est pas en vain
Que tu as cherché la sortie des ténèbres.
Tu as fait de la terre en jachère un champ fécond
Et tu nous as donné pour des siècles la beauté des livres.
Ton travail unique, qu'il soit couronné de lauriers !
Toi, le maître qui a donné aux aveugles la lettre...

Ciril Musar (Traduction du Slovène par Evgen Bavcar)