Lettre ouverte à Louis Braille


Par Pedro Zurita (ex-Secrétaire Général de l'Union Mondiale des Aveugles)



Ce Texte est celui d'une conférence présentée lors d'un forum mondial d'alphabétisation organisé par l'Union Mondiale des Aveugles en Amérique latine, en mars 1996. Il est paru dans plusieurs magazines, dont "Vers La Lumière", organe trimestriel de l'oeuvre Nationale des Aveugles de Belgique (ONA).



Parfois il y a des choses qui me rendent triste et d'autres qui vont même jusqu'à m'énerver. Il y a eu des gens et il y en a encore qui ne comprennent pas l'importance de ton système et qui, en permanence, sont sur le qui-vive pour voir si quelqu'un inventerait un nouveau système qui le remplacerait. Ce sont des imbéciles ! Je t'avoue que lorsque, pour la première fois, j'ai mis mes doigts sur une feuille écrite avec ton système de points j'avais à ce moment-là dix ans je me suis effrayé et, dans mon for intérieur, j'ai pensé que jamais je ne parviendrais à déchiffrer ce capharnaüm de points. Cependant, après avoir passé quelques mois dans une de ces écoles qu'on appelle "spécialisées", j'ai surmonté cette barrière psychologique et je me suis mis à lire grâce au toucher avec beaucoup d'aisance.



Bien que cela ne se voie pas de façon explicite, il est fort probable qu'on classe les gens en fonction de leur capacité sensorielle, c'est-à-dire que, comme celui qui voit bien est meilleur que celui qui voit peu et que celui qui voit peu est meilleur que celui qui ne voit pas du tout, pourvu qu'il ait un reste visuel si minime soit-il , on recommande à l'enfant ou à l'adulte d'apprendre à lire en noir, et bien souvent ni sa famille ni lui ne sont informés de l'existence du braille. Néanmoins, cher Louis, il est bon de faire remarquer que lorsque j'allais à l'école, cela fait des lustres, les enfants qui avaient un bon reste visuel étaient forcés de lire ton système de points avec les doigts ; mais il est clair que comme ils n'y trouvaient aucune motivation, ils préféraient jouer au football plutôt que de consacrer du temps à l'apprentissage de ton système.



[...] J'ai lu dans bien des écrits que les dernières heures du braille avaient sonné. Cher Louis, pourquoi tant d'hostilité ? Lire avec les doigts est peut-être quelque chose d'obscène... ! Je sais parfaitement que toi, après en avoir parlé pendant des heures et des heures avec Charles Barbier, tu as décidé d'adopter la combinaison des six points parce que c'était la meilleure solution pour la perception du doigt. Lorsque tu as présenté ton projet à la direction de ton institution, les professeurs voyants n'ont pas accueilli avec enthousiasme ta découverte. Par ce biais, ils pensaient que l'unique fonction à laquelle pourraient aspirer les aveugles serait celle d'un travail au sein des services secrets. D'après eux, ton système de points constituait une barrière indésirable dans la communication entre les voyants et les non-voyants. Je suis conscient que tu as fait énormément d'efforts pour les convaincre que ta méthode de lecture pourrait faire gagner beaucoup de temps et que, par voie de conséquence, les aveugles auraient un accès beaucoup plus complet à l'information.



Malheureusement, tu as dû quitter notre monde sans avoir eu la satisfaction de voir que les gens saisissent le fond de ton système. Cher Louis, je me permets de te demander que tu partages en ma compagnie ma frustration, presque ma douleur, pour ce qui m'est arrivé un jour lors du déménagement de la maison paternelle : en effet, quelqu'un se serait servi de mes livres scolaires pour faire du feu, livres qui du reste m'avaient été dictés par mon père, maître d'école, et quelques éducateurs de mon école, ou tout simplement que j'avais copiés de mon propre chef à partir de documents trouvés dans les endroits les plus incroyables. Durant les années de ma tendre enfance, combien d'heures de labeur ai-je passé à élaborer ma propre bibliothèque enfantine à coups de réglette et de poinçon, alors que j'aurais dû consacrer du temps aux loisirs et aux repas en commun à l'école. Et sais-tu, cher Louis, ce qu'ils me répondirent lorsque je leur demandai pourquoi ils avaient commis une telle infamie... ? "Parce qu'ils prenaient beaucoup de place". Et il m'arriva la même chose à la résidence universitaire au retour de mes vacances d'été : tous mes livres braille avaient disparu. Après avoir découvert l'auteur d'un tel crime, il me déclara simplement : "C'est qu'ils étaient si volumineux et si laids..."



[...] Cher Louis, j'aimerais que tu ressentes en profondeur la révolte intérieure que j'ai éprouvée lorsqu'en 1990, en Mongolie, j'ai fait la connaissance d'un mathématicien aveugle qui jouissait d'un grand prestige scientifique dans son pays. Il avait perdu la vue à l'âge de 30 ans et avait bénéficié de certaines conditions favorables pour exercer le métier de professeur dans une université. Tu ne peux pas imaginer combien j'ai souffert, cher Louis, en écoutant son récit ! Il me raconta qu'il passait des heures et des heures avec un magnétophone pour apprendre par coeur des réflexions, des conclusions, des formules mathématiques... Figure-toi, cher Louis, qu'on lui avait dit à cette époque que le braille ne lui apporterait strictement rien.



[...] Heureusement, si l'on observe la situation actuelle, cet instrument génial et libérateur que tu nous as donné en héritage a aussi une histoire pleine d'encouragements et riche en enseignements, et ceux qui la portent en estime sont légion aujourd'hui : ils la comprennent, voire la vénèrent ; et, parmi eux, cher Louis, sont présents sans nul doute tous ceux qui en ce moment ont la patience d'écouter cette lettre que je vais te faire parvenir de Montevideo avec tant d'enthousiasme et d'affection. Ton système qui porte ton nom de famille le Braille est de plus en plus enseigné aux États-Unis, surtout ces derniers mois. Malgré l'obstination de quelques irréductibles, d'autres ont lutté pour que figure dans la loi de beaucoup d'États de l'Union le principe pour toute personne qui le désire de connaître le braille comme un droit de l'homme supplémentaire.



Aujourd'hui, la production du braille se fait à des coûts infiniment moindres et en quantités remarquablement supérieures qu'il y a quelques années. La vie est ainsi faite, cher Louis, parce que beaucoup de voyants et de non-voyants ont cru qu'il était bon de faire marcher son imagination et son intelligence pour trouver des solutions qui rendent possible d'appliquer à la production du braille les découvertes de l'informatique et de l'électronique. Je te le dis en toute sincérité, cher Louis, la technologie n'est pas en train de reléguer au second plan ton système de points d'une si grande simplicité ; bien au contraire, elle accroît ses possibilités. Pour moi et pour bien d'autres, ce n'est plus du domaine du rêve de consulter par le biais du braille des dictionnaires volumineux et des encyclopédies sur CD-ROM ou d'utiliser d'autres supports électroniques. Désormais, je n'ai plus à me faire des cheveux blancs à propos de la possibilité de faire ma bibliothèque personnelle, qui en fait est ma bibliothèque braille, puisque le stockage d'informations n'est plus un problème grâce aux systèmes de mémorisation électronique.



Cher Louis, j'aimerais que tu aies l'indulgence de continuer à me porter intérêt afin que je te mette au courant de quelques anecdotes qui traduisent des attitudes complètement opposées à celles que je t'ai contées au début de ma lettre. Je veux parler de ce qui m'est arrivé en 1971 lorsque je suivais un cours d'été à Cambridge (Angleterre) dans la classe de ce professeur de sémantique : en effet, lorsqu'il sut que j'allais faire partie de ses élèves, il eut ni plus ni moins la louable ingéniosité et ingénuité de me préparer tous les diagrammes en relief au moyen d'un stylo bille pour le début de l'atelier en question. Tout y était reproduit, même, cher Louis, les lettres correspondantes faites précisément avec ton système de points, et ce en s'appuyant sur un alphabet braille que quelqu'un m'avait mystérieusement demandé sans en connaître le motif.



[...] De même, je tiens à te raconter ce qui m'est arrivé lorsque j'ai pris contact avec une dame qui s'occupe d'un service de distribution de repas à domicile. Cela remonte à quelques jours : elle a eu la curiosité de vérifier comment je me débrouillais pour distinguer la grande diversité de plats qui figuraient au déjeuner diététique que j'avais commandé. "À vrai dire, je ne m'en tire pas très bien". Et, cher Louis, je t'épargne les détails de l'incident qui s'est produit car mes capacités olfactives m'ont fait défaut. Quelle n'a pas été ma surprise en écoutant sa réaction ! "Je vais voir ce que je peux faire". La fois suivante sur les emballages figuraient des étiquettes en relief représentant des symboles pour avoir un point de repère : un cercle représentait le dessert, une croix le plat principal et un trait l'entrée. L'ennui, c'est qu'elle voulut faire tant d'efforts qu'elle se mit aussi à écrire les noms de chaque plat en utilisant l'alphabet des voyants reproduit en relief. Elle fut si enthousiasmée par cette idée qu'elle reprit contact avec moi pour les résultats de sa tentative d'intégration. Face à un si grand intérêt, je lui ai proposé immédiatement de lui envoyer des étiquettes adhésives pour écrire en braille à l'aide d'un poinçon et d'une petite réglette au verso de laquelle figurent visuellement les lettres de ton alphabet. Désormais, sans faire la moindre erreur, je peux distinguer aisément la sauce pour la salade et celle pour la viande. Quelle joie, cher Louis, d'avoir réussi à changer son attitude initiale bienfaitrice en une autre beaucoup plus émancipatrice, qui est précisément celle que permet ton système.



[...] Cher Louis, vois-tu ce que je veux te dire...? Que, depuis bien longtemps, je me moque royalement de ce que certains peuvent penser de mon image. J'exhibe avec orgueil ton invention dans n'importe quelle partie du monde. Je lis toutes sortes de documents avec le système que tu as conçu, debout, allongé, assis... en somme n'importe comment. Et je n'oublie jamais d'emmener avec moi cette mini-tablette que j'ai laissée à la disposition de la dame aux desserts et aux aliments. Ton système de points, cher Louis, nous a permis à beaucoup de personnes aveugles et à moi-même d'avoir de la dignité, de la liberté, de l'indépendance et beaucoup d'heures de plaisir spirituel sans précédent. Je te promets solennellement fidélité, bien que je sache qu'en fin de compte, si quelqu'un un jour ou l'autre invente quelque chose qui dépasse vraiment le système que tu as proposé au monde entier en 1825, toi, moi et tous les aveugles nous nous réjouirons énormément.



Ton très dévoué, Pedro ZURITA