Des tableaux à voir et à toucher.

09 juin au 09 septembre 2018
Loisir et culture
LE MUSÉE DE L’ARDENNE PROPOSE CET ÉTÉ UNE EXPOSITION D’ŒUVRES RÉALISÉES EN 3D ET AVEC DES MALVOYANTS. POUR EUX ET POUR TOUS.

Photo d'illustration 1

Photo 1 : La conservatrice Carole Marquet-Morelle présente le buste en 3D du général Morin dont le tableau original figure accroché au mur au-dessus.
Commentaire de la photo : Cette sculpture en 3D fait partie de la douzaine d’œuvres sélectionnées par Carole Marquet-Morelle, conservatrice du musée de l’Ardenne, et son adjointe Béatrice Gonel.

Photo d'illustration 2

Photo 2 : Deux personnes déficientes visuelles découvrent les portrait de Rimbaud de Fernand Léger et de Pablo Picasso. Les originaux sont au-dessus sur le mur.
Commentaire de la photo : L’exposition a été conçue en lien avec un groupe de non et malvoyants, y compris pour trouver, par exemple, la bonne inclinaison des œuvres.

 

Quand j’ai touché le Sisley, j’ai découvert un  paysage.  Quand  j’ai  touché  les  ar­bres,  ce  qu’était  le  pointillisme »,  témoigne Michel. Il fait partie du groupe de huit non et malvoyants à avoir acti­vement collaboré à l’exposition de dou­ze répliques en 3D de tableaux, qui seront présentées à partir du 9 juin au musée de l’Ardenne, à Charleville­-Mézières (08). Les tableaux tactiles, façon bas-reliefs, « cela  existait  déjà.  Mais  là,  il  s’agit  de  véritables sculptures.  C’est  complètement  novateur  car  cela  ne peut être réalisé qu’en 3D », explique Carole Marquet­-Morelle,  conservatrice  du  musée  carolomacérien.  Les œuvres présentées ont, en outre, été particulièrement choisies  car,  par  la  suite,  « l’expo  sera  itinérante », ajoute  Lucille  Pennel,  directrice  du  musée  Rimbaud. Lequel a notamment prêté des portraits du poète ­ dont Charleville-­Mézières est la cité natale ­ signés Picasso et Fernand  Léger.  Le  musée  de  l’Ardenne  aligne,  lui, Alfred  Sisley,  Fantin ­Latour,  Jean­Louis  Forain…  Ou encore l’un des grands peintres ardennais contemporains, Simon Cocu. Sur son tableau, une forge indus­trielle ravive les souvenirs de Madeleine dont le grand­ père travaillait au laminoir. « Quand on est devant la forge, c’est suffisant pour voir qu’elle brûle. Quand on touche  la  reproduction,  on  touche  tous  les  détails, jusqu’aux  picots »,  s'enthousiasme-t’elle,  elle  qui  « y voit encore un peu ». L’exposition est aussi « un travail sur la réminiscence. Pour les non et malvoyants qui ne le sont  pas  de  naissance,  toute  l’émotion  va  naître  du souvenir », complète Carole Marquet-­Morelle. « C’est regarder  un  tableau  au  mur,  mais  sans  les  yeux », résume Joël, sensible à la lumière.

 

PIAZZOLA ACCOMPAGNE PICASSO.

L’existence  même  de  cette  exposition  est,  en  soi,  un chef ­d’œuvre l’orchestration, commencé il y a près de deux  ans.  D’abord  parce  qu’elle  comporte  aussi  un volet étude sur « l’émotion tactile », rapporte Claude Chaillie, présidente de l’association Lire Aussi. « Face à l’art, qu’est­ ce qui suscite de l’émotion ? Le tableau ? La visite ? » L’interrogation intègre la recherche métho­dologique  menée  par  la  sociologue  Karine  Lan  et l’informaticienne Inès Di Loreto de l’Université de technologie de Troyes (UTT). Le groupe de malvoyants du SAVS  sensoriel  (service  d’accompagnement  à  la  vie sociale) de l’institut Michel Fandre de Reims a, sous la houlette  de  Frédérique  Réa,  testé  et  validé  chaque étape de la conception. Exemple ? Ils ont conseillé les menuisiers  de  la  Ville  de  Charleville-­Mézières  pour  la réalisation  du  mobilier :  la  bonne  hauteur,  la  bonne inclinaison…

Ensuite, l’exposition a été rendue possible grâce à une prouesse technologique : à partir du fichier d’impres­sion  créé  par  un  administrateur  de  l’association  pour aveugles  et  malvoyants  Valentin  Haüy,  le  très  pointu Institut  de  formation  technique  supérieur  (IFTS)  de Charleville-­Mézières a réalisé le fraisage numérique (lire ci-contre).

Moyennant quoi, la visite ne se limite pas à l’expérience tactile  versus  tableaux  originaux.  « Ce  n’est  pas  une exposition  pour  les  malvoyants,  mais  avec  les  malvoyants, et pour tous », insiste Carole Marquet-­Morel­ le.  Elle  s’accompagne  de  commentaires  écrits  et d’audiodescription. « L’idée a été de traiter les choses globalement. La peinture, la musique, le texte sont très interdépendants.  L’image  tactile  sans  commentaire, c’est exactement comme quand on va au musée sans guide. Il faut une médiation présentielle », précise-t’elle.  Les  choix  musicaux  ont  été  élaborés  avec  Sylvie Deliège, professeur du conservatoire de Charleville-­Mé­zières où elle enseigne aussi le braille musical. Chopin accompagne  le  Sisley,  Piazzolla  le  Picasso…  « C’est comme si on nous demandait de reproduire un tableau à partir d’une mélodie », conclut Fabrice.

Lieu d’exposition:  Musée de l’Ardenne, place Ducale  à Charleville-­Mézières (08), du 9 juin au 16 septembre. www.charleville­mezieres.fr

 

UNE INNOVATION 100 % ARDENNAISE.

« Si on ne fait pas sortir le personnage  d’un tableau, il n’y a pas de compréhension  possible », relève Rémy Closset. Ce Belge, ancien  architecte devenu déficient visuel, a « sculpté » les tableaux sur son ordinateur. Autrement dit, il les a mis en relief grâce à la modélisation en 3D.  Installé en France, administrateur bénévole  de l’association nationale Valentin Haüy, il est  notamment l’auteur d’une sculpture, « Le clavier  braille », au parc de la Tête d’Or à Lyon. Et travaille  aujourd’hui avec seize musées européens.  Rémy Closset a ainsi signé la maquette tactile  du musée des Confluences dans la capitale  des Gaules, a sous le coude la maquette  du Centre Pompidou de Metz… Des travaux menés  en collaboration avec l’Institut de formation  technique supérieur (IFTS) de Charleville-Mézières.

Photo d'illustration 3

Photo 3 : Bas-relief et original du portrait de Rimbaud par Fernand Léger avec la mention suivante :
Le portrait signé Fernand Léger prend du volume  et s’inscrit dans l’espace.

Photo d'illustration 4

Photo 4 : La machine à fraiser au travail avec le commentaire suivant.
Chacun des tableaux tactiles a nécessité plus de 40 à 50 heures de travail. Sous-entendu travail de fabrication machine. La modélisation a pris une centaine d’heure par tableau.